Couloir de l’humanité en veille prolongée, où les âmes errent entre le sommeil et la résignation. Ici, pas de bonjour, pas de sourire. Juste des corps en transit, des visages fermés et cette odeur de drap tiède qui trahit un nombre inquiétant de douches reportées à une heure indéterminée.

C’est une salle d’attente roulante où chacun joue son rôle sans conviction. Y’a ceux qui somnolent, la tête collée contre la vitre, bercés par le roulis du tram et leur propre fatigue existentielle. Certains ont encore l’empreinte de leur oreiller sur la joue. D’autres ont l’âme froissée, comme un vêtement mal repassé, incapable de retrouver sa forme initiale. Ils s’accrochent à une illusion de repos entre deux stations, luttant contre un réveil qui s’impose à eux à chaque freinage brutal.

Les lycéens, eux, sont en meute. Hyènes égarées dans la jungle urbaine, rires trop forts, conversations inutiles, et ce téléphone qui braille un rap auto-tuné pour toute la rame. 7h du matin, visiblement, c’est l’heure idéale pour imposer ses goûts musicaux à une assemblée captive qui n’a rien demandé. Ils sont dans une autre temporalité, entre l’innocence et l’arrogance de la jeunesse, où la notion de fatigue n’est qu’un vague concept encore indéfini.

Et puis y’a les anomalies du système.

Le gamin surexcité, déjà en fusion, qui saute sur son siège en hurlant des « BOUM ! » à chaque ralentissement, comme si on venait de prendre un missile. Il a toute l’énergie dont le reste de la rame est cruellement privée. Sa mère, assise à côté, a déjà atteint un niveau de fatigue spirituelle qui dépasse l’entendement.

Juste en face, le mec en costume trois pièces qui sent déjà la sueur et la pression. Il vérifie son téléphone toutes les dix secondes, persuadé que sa boîte mail est un champ de bataille. Sa cravate est trop serrée, comme son ambition.

Le pro du télétravail mobile. AirPods vissés, ordi ouvert, doigts qui tapotent mollement sur le clavier. Il envoie des mails avec la vigueur d’un escargot sous sédatif. Il voudrait qu’on l’admire pour son abnégation, mais franchement, Jean-Luc, ton fichier Excel peut attendre.

Le pilier du tram. Un type aux cheveux sales, veste trop grande, gueule cabossée. Il empeste l’alcool et la misère. Il marmonne pour lui-même, avant de soudain hurler « VOUS ÊTES TOUS DES MOUTONS », déclenchant un frisson collectif d’embarras. Il regarde fixement une lycéenne terrorisée avant d’exploser de rire. Puis il se calme et fixe le vide, comme si lui aussi, quelque part, était en transit entre deux dimensions.

La daronne et son gamin mi-endormi, mi-décomposé, agrippé à son doudou. Elle, elle a déjà vécu une matinée complète avant même d’arriver à la crèche. Préparer un petit-déjeuner, enfiler des chaussures à un enfant récalcitrant, courir pour attraper le tram… Elle a un café froid à la main, un soupir coincé entre deux stations.

La vieille dame qui te fixe avec cette tendresse inquiète, comme si elle t’imaginait déjà finir alcoolique et divorcer dans une agence Pôle Emploi. Elle observe avec la patience de ceux qui savent que ce théâtre matinal se jouera encore demain, et après-demain, sans jamais vraiment changer.

Et au milieu de tout ça, toi. Qui observe. Qui capte ce moment suspendu, où personne n’est vraiment là. Parce qu’au fond, le tram, ce n’est pas un transport. C’est un sas. Un interlude entre ce que tu es chez toi et ce que tu dois être en arrivant. Chacun ajuste son masque. Certains fuient dans leur téléphone, d’autres dans leurs pensées.

Le bruit des roues sur les rails. La chorale de soupirs las. L’illusion rassurante que ce trajet n’est qu’un détail.

Et pourtant, demain, même heure, même place, même odeur.

Le purgatoire reprend son service.

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